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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : René guy cadou ou l'amour des autres!

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 18, 2012  03:45

René Guy Cadou naît le 15 février 1920 à Sainte-Reine de Bretagne, dans la Loire-
Atlantique. En 1936, Cadou fait la rencontre de Michel Manoll, qui l'introduit dans les
milieux poétiques et lui fait connaître notamment Max Jacob et Pierre Reverdy. La
première publication ne tardera guère : Brancardiers de l'Aube, en 1937, et ce seront
désormais des années de poésie ardente, où l'ivresse de la création viendra se heurter
à de nouvelles épreuves : la mort du père, la guerre, la débâcle. Mobilisé en juin 40,
Cadou échoue dans la retraite, à Navarrenx puis à Oloron-Ste-Marie où, malade, il est
hospitalisé. Réformé le 23 octobre, il regagne la région nantaise où le hasard de ses
nominations en tant qu'instituteur suppléant le conduit aux quatre coins du département.
Cadou eut, semble-t-il, toujours le pressentiment qu'il quitterait le monde
prématurément :
Je ne ferai jamais que
quelques pas sur cette terre

Autour de René Guy Cadou et de Jean Bouhier, père-fondateur de l'Ecole de Rochefort,
se retrouvaient de jeunes poètes proclamant l'amour de la vie, l'espoir et la liberté au
moment où la mort et l'esclavage régnaient. Le jour le plus important de la courte vie de
René Guy Cadou fut sans doute le 17 juin 1943, jour où il rencontre une jeune fille de
Nantes, Hélène Laurent, qu'il devait épouser en 1946 et qu'il célébra dans "Hélène ou le
règne végétal". Nommé à Louisfert en octobre 1945, Cadou s'y installe et mène avec les
gens du village, la vie simple du maître d'école en sabots et pélerine; et c'est la kyrielle
des copains, "Les Amis de haut bord" qui, la classe terminée viennent saluer le poète.
Mais bientôt la maladie va faire son oeuvre inéluctable : interventions chirurgicales en
janvier et mai 1950 suivies d'une période de rémission qui ne durera que le temps d'un
été. Quelques jours après avoir signé " Les Biens de ce Monde ", René Guy Cadou meurt
dans la nuit du 20 mars 1951, entouré d'Hélène et de Jean Rousselot qui était venu le
voir par hasard.Il dit à ceux qu'il aime " continuez . Le temps qui m'est donné que l'amour
le prolonge."

Pierre Raisonnier (Vivre en Poésie 27



FEMMES D'OUESSANT.

Un soir de pauvreté comme il en est encore
Dans les rapports de mer et les hôtels meublés
Il arrive qu'on pense à des femmes capables
De vous grandir en un instant de vous lancer
Par-dessus le feston doré des balustrades
Vers un monde de rocs et de vaisseaux hantés
Les filles de la pluie sont douces si je hèle
A travers un brouillard infiniment glacé
Leur corps qui se refuse et la noire dentelle
Qui pend de leurs cheuveux comme un oiseau blessé
Nous ne dormirons pas dans des chambres offertes
A la complicité nocturne des amants
Nous avons en commun dans les cryptes d'eau verte
Le hamac déchiré du même bâtiment
Et nous veillons sur nous comme on voit les pleureuses
Dans le temps d'un amour vêtu de cécité
A genoux dans la gloire obscure des veilleuses
Réchauffé de leurs mains le front prédestiné.

René Guy Cadou



*Ce message a été édité le Aug 14, 2007 3:08 PM par Epsilon*




Epsilon
Modérateur
France

Date du message : aout 15, 2007  13:28



JE T'ATTENDAIS

Je t'attendais ainsi qu'on attend les navires
Dans les années de sécheresse quand le blé
Ne monte pas plus haut qu'une oreille dans l'herbe
Qui écoute apeurée la grande voix du temps
Je t'attendais et tous les quais toutes les routes
Ont retenti du pas brûlant qui s'en allait
Vers toi que je portais déjà sur mes épaules
Comme une douce pluie qui ne sèche jamais
Tu ne remuais encore que par quelques paupières
Quelques pattes d'oiseaux dans les vitres gelées
Je ne voyais en toi que cette solitude
Qui posait ses deux mains de feuille sur mon cou
Et pourtant c'était toi dans le clair de ma vie
Ce grand tapage matinal qui m'éveillait
Tous mes oiseaux tous mes vaisseaux tous mes pays
Ces astres ces millions d'astres qui se levaient
Ah que tu parlais bien quand toutes les fenêtres
Pétillaient dans le soir ainsi qu'un vin nouveau
Quand les portes s'ouvraient sur des villes légères
Où nous allions tous deux enlacés par les rues
Tu venais de si loin derrière ton visage
Que je ne savais plus à chaque battement
Si mon cœur durerait jusqu'au temps de toi-même
Où tu serais en moi plus forte que mon sang.

Hélène ou le règne végétal (Seghers 1952)



DES OEUFS DANS LA HAIE.

Des œufs dans la haie
Fleurissent l'aubépine
Voici le retour
Des marchands forains
Et qu'un gai soleil
Pailleté d'or fin
Eveille les bois
Du pays voisin
Est-ce le printemps
Qui cherche son nid
Sur la haute branche
Où niche la pie ?
C'est mon cœur marqué
Par d'anciennes pluies
Et ce lent cortège
D'aubes qui le suit

Hélène ou le règne végétal (Seghers 1952)

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : aout 19, 2007  02:37


LA NUIT.

La nuit ! La nuit surtout je ne rêve pas je vois
J'entends je marche au bord du trou
J'entends gronder

Ce sont les pierres qui se détachent des années
La nuit nul ne prend garde
C'est tout un pan de l'avenir qui se lézarde
Et rien ne vivra plus en moi
Comme un moulin qui tourne à vide
L'éternité
De grandes belles filles qui ne sont pas nées
Se donneront pour rien dans les bois
Des hommes que je ne connaîtrai jamais
Battront les cartes sous la lampe un soir de gel
Qu'est-ce que j'aurai gagné à être éternel?
Les lunes et les siècles passeront
Un million d'années ce n'est rien
Mais ne plus avoir ce tremblement de la main
Qui se dispose à cueillir des oeufs dans la haie
Plus d'envie plus d'orgueil tout l'être satisfait
Et toujours la même heure imbécile à la montre
Plus de départs à jeun pour d'obscures rencontres
Je me dresse comme un ressort tout neuf dans mon lit
Je suis debout dans la nuit noire et je m'agrippe
A des lampions à des fantômes pas solides
Où la lucarne ? Je veux fuir ! Où l'écoutille ?
Et je m'attache à cette étoile qui scintille
Comme un silex en pointe dans le flanc
Ivrogne de la vie qui conjugue au présent
Le liseron du jour et le fer de la grille

René Guy Cadou

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : septembre 6, 2007  16:07

(René-Guy CADOU - Pleine poitrine) ( à la mémoire de mon ami Max Jacob,
assassiné.1943)

LE TEMPS QUI COURT


Ce n'est pas encore l'événement
Pas encore la haute barge à l'Occident
Ni profusion de bêtes grasses dans l'étable
Mais seulement le no man's land de la table
Ce front blanc à gravir
Ces deux mains à gagner
Ce visage d'enfant dont je suis éloigné
Par des années d'incertitude et de mensonges
Tous ces amis perdus à qui je songe
Dans la rue la brocante ignoble du soleil
Parfois vers le midi le fredon d'une abeille
Qui console de tous les bruits lourds de moteurs
Je ne sais pas si je suis à la hauteur
De mon amour
Le jour se lève
Et je suis pris de court
Maintenant qu'il s'agit d'avancer de refaire
Le cadastre que Dieu a déployé sur terre
Comment gagnerons-nous sur le ciel du terrain
Comment faire tenir un oiseau dans nos mains
Comment nous regarder sans honte dans les fleuves
Et comment dire à ceux qui n'ont jamais pleuré
Ne nous regardez pas de cet air étonné
Parce qu'il pleut beaucoup le long de nos visages
Nous n'avons que vingt ans mais pour avoir notre âge
Il faut avoir vécu des siècles dans l'hiver
Avec le coeur béant et les yeux grads ouverts

Marietournelle
France
Messages : 1814

Date du message : septembre 13, 2007  06:08

René Guy Cadou... J'aime... Merci Epsi...

LA SOLITUDE

Avec une feuille tombée
Avec le trop plein d'un seau
Avec cette lampe aux oeufs d'o
Su la desserte de la neige
Quand il a bien fait froid dehors
Avec une route où s'avance
Un cheval qui n'est pas d'ici
Avec l'enfant glacé tout seul
Dans un autocar de rêve
Avec des villes consumées
Dans le désert de ma mémoire
Un ciel d'épines et de craie
Où le soleil ne vient plus boire
Avec l'idiot désemparé
Devant ses mains qui le prolongent
Et dont le coeur comme une oronge
Suscite un désir de forêt
Avec toi qui me dissimules
Sous les tentures de ta chair
Je recommence le monde.

                                                                Hélène ou le Règne Végétal, 1949

Bilba
Modérateur
France

Date du message : septembre 13, 2007  06:34


"Je recommence le monde"... le rêve de tous, poètes ou non...

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 14, 2007  10:58

Un de mes poètes préfèrés, une sensibilité qui m'est très proche!

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 2, 2008  10:14

Odeur des pluies de mon enfance
René-Guy Cadou

Odeur des pluies de mon enfance
Derniers soleils de la saison !
A sept ans comme il faisait bon,
Après d'ennuyeuses vacances,
Se retrouver dans sa maison !

La vieille classe de mon père,
Pleine de guêpes écrasées,
Sentait l'encre, le bois, la craie
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été.

O temps charmant des brumes douces,
Des gibiers, des longs vols d'oiseaux,
Le vent souffle sous le préau,
Mais je tiens entre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau.


.....

Le jardin de Grignon
René-Guy Cadou

Pour atteindre le ciel
A travers ce feuillage
Il faut que tous les yeux
Se soient réunis là

Je dis les yeux d’enfants
Pareils à des parvenches
Ou à ces billes bleus
Qui roulent sur la mer

On va dans les allées
Comme au milieu d’un rêve
Tant la grand-mère a mis
De grâce dans les fleurs

Et le chat noir et blanc
Qui veille sur les roses
Songe au petit oiseau
Qui viendrait jusqu’à lui

C’est un jardin de fées
Ouvert sur la mémoire
Avec des papillons
Epinglés sur son coeur.

....



Celui qui entre par hasard
René-Guy Cadou

Celui qui entre par hasard dans la demeure d'un poète
Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui
Que chaque noeud du bois renferme davantage
De cris d'oiseaux' que tout le coeur de la forêt
II suffit qu'une lampe pose son cou de femme
A la tombée du soir contre un angle verni
Pour délivrer soudain mille peuples d'abeilles
Et 1'odeur de pain frais des cerisiers fleuris
Car tel. est le bonheur de cette solitude
Qu'une caresse toute plate de la main
Redonne à ces grands meubles noirs et taciturnes
La légèreté d'un arbre dans le matin.

...

L'enfant précoce
René-Guy-Cadou


Une lampe naquit sous la mer
un oiseau chanta
Alors dans un village reculé
Une petite fille se mit à écrire
Pour elle seule le plus beau poème
Elle n'avait pas appris l'orthographe
Elle dessinait dans le sable
Des locomotives
Et des wagons pleins de soleil
Elle affrontait les arbres gauchement
Avec des majuscules enlacées et des cœurs
Elle ne disait rien de l'amour
Pour ne pas mentir
Et quand le soir descendait en elle
Par ses joues
Elle appelait son chien doucement
Et disait
"Et maintenant cherche ta vie".



-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : janvier 2, 2008  11:24

poèmes à garder tout près de soi, tout près du coeur.

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : février 9, 2008  10:33

Cadou , quel beau nom pour un poète mort à 31 ans, courte vie mais quelle émotion!

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : janvier 19, 2009  11:35


Pourquoi n'allez-vous pas à Paris ?

- Pourquoi n'allez-vous pas à Paris?
- Mais l'odeur des lys! Mais l'odeur des lys!
- Les rives de la Seine ont aussi leurs fleuristes
- Mais pas assez tristes oh! pas assez tristes!
Je suis malade du vert des feuilles et des chevaux
Des servantes bousculées dans les remises du château
- Mais les rues de Paris ont aussi leurs servantes
- Que le diable tente ! que le diable tente !
Mais moi seul dans la grande nuit mouillée
L'odeur des lys et la campagne agenouillée
Cette amère montée du sol qui m'environne
Le désespoir et le bonheur de ne plaire à personne
- Tu Périras d'oubli et dévoré d'orgueil
- Oui mais l'odeur des lys la liberté des feuilles !
Je t’attendais…

René Guy Cadou

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : octobre 16, 2009  03:36


Un homme

Un homme
Un seul un homme
Et rien que lui
Sans pipe sans rien
Un homme
Dans la nuit un homme sans rien
Quelque chose comme une âme sans son chien
La pluie
La pluie et l’homme
La nuit un homme qui va
Et pas un chien
Pas une carriole
Une flaque
Une flaque de nuit
Un homme.




Art poétique

Quand ce sera la nuit
Et toi seul dans une limousine
Quelque part sur une route de forêt
Quand ce sera nuit noire
O mon poète aie garde d'allumer tes phares
Appuie de toutes tes forces sur le champignon de la beauté
Sans rien savoir
Et sans souci du flot battant ton pare-brise
Enfonce-toi comme un noyé dans la nuit rageuse qui grise
Tu as perdu la direction
Le Nord l'étoile les feux de position
Et tu sens soudain un grand choc
Tu es couché tout près de toi dans la verdure
Tu es comme mille petits trous de serrure
Qui regardent dans ta tête éclatée
Les éléments épars de ta beauté
Et qui viendrait te chercher là
Quand tu disposes de toi-même
Secrètement pour un destin
Qui ne peut plus te laisser seul
N'appelle pas
Mais entends ce cortège innombrable de pas

René-Guy Cadou

Hélène ou le règne végétal (Seghers 1952)



-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : octobre 18, 2009  03:37



30 MAI 1932

Il n'y a plus que toi et moi dans la mansarde
Mon père
Les murs sont écroulés
La chair s'est écroulée
Des gravats de ciel bleu tombent de tous côtés
Je vois mieux ton visage
Tu pleures
Et cette nuit nous avons le même âge
Au bord des mains qu'elle a laissées

Dix heures
La pendule qui sonne
Et le sang qui recule
II n'y a plus personne
Maison fermée
Le vent qui pousse au loin une étoile avancée

Il n'y a plus personne
Et tu es là
Mon père
Et comme un liseron
Mon bras grimpe à ton bras
Tu effaces mes larmes
En te brûlant les doigts


René- Guy Cadou

(je ne sais pas pour vous...mais ce poème me va droit au coeur...)

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : juillet 19, 2010  04:59




Sauver les meubles



Il est un homme au bord du monde

Qui chancelle

Un pauvre corps sans étincelles

Tout au fond de la vie

Un grand remous à la surface

Et puis des cris

Un doigt crispé qui me fait signe

Dans le courant un cœur qui saigne

Et cependant je n'ose aller

Vers cet homme qui me ressemble

Qui bat des mains

Qui me supplie

De l'achever d'un seul regard

Nous ne pouvons mourir ensemble.

3 août 1945.

René-Guy Cadou

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : juillet 20, 2010  13:50

    L'alphabet de la mort.


O mort parle plus bas on pourrait nous entendre
Approche-toi encore et parle avec les doigts
Le geste que tu fais dénoue les liens de cendres
Et ces larmes qui font la force de ma voix

Je te reconnais bien. C'est ton même langage
Les mains que tu croisais sur le front de mon père
Pour toi j'ai délaissé les riches équipages
Et les grands chemins bleus sur le versant des mers.

Nous allons enlacés dans les brumes d'automne
Au fond des rues éteintes où tourne le poignard
Et jusqu'aux étangs noirs où ne viendra personne
O mort pressons le pas le ciel est en retard

C'est à tous les amis que j'offre ma poitrine
A tous ceux qui font l'air et la bonne chaleur
Après ça laissez-moi rouler sous les collines
L'ombre des animaux ne m'a jamais fait peur.

Flamme qui me retiens je souffle ta lumière
Et ces joues colorées qui rallument ma faim
Je glisse lentement. c'est assez douces pierres
Soulevez mes poumons que je respire enfin.

René Guy Cadou." Bruits du coeur" 1941.



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