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  Famille : Poèsie d'aujourd'hui


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Auteur

Sujet : Pierre lartigue ou le danseur des mots

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 19, 2012  11:51

Bois

Près du feu, l'oubli des douleurs infectes : je bois des troupes, je bois sec au retour du
sommeil, je suis ce cheval au nez blanc qui boit du taffetas, je bois frais sans manger, je bois
des chapelles chaudes et des cheveux, des verres d'eau frippée, le soleil des consonnes. Je bois
dans les fossés plusieurs brassées de bois et l'oseraie d'Honfleur et les petits quatrains
vendus. Visage frotté fibres enchevêtrées je n'achèverai pas la peinture de vos manches, vous qui
êtes du bois dont on fait les sabots, les nasses, les fagots, vous, boiserie non peinte - coque
vide! - et qui résonne sans écorce à mes gémissements lorsque volant l'amour, j'invente... Et
poussent les perdrix des cris bouillants dans les bruyères, les terrains à demi couverts, le
genèvriers, garrigue où la nuit craque ainsi qu'un bois de lit, salse pareille, sassafra. Je vous
offrirai des tisanes de buis pour dormir dessous, bois joli, bois garou - ô votre sexe de
rainette! Marquez mes reins de toute une marquetterie d'ongle et coulez à mon pied écarlate,
étroite châtaigne de douceur, petit Phenix pâle qui répand son odeur légèrement amère, bouton
d'absinthe, bois d'anis, bois de lessive, bois bracelet, glissez jusqu'à l'oreille du gris, la
jambe prise de résine, touffe d'or mangée, gonflée, empesée, mais en sous-bois surtout, car je
suis le clinquant qui met le feu aux longs vergers sans fruits.

Pierre LARTIGUE .Extrait Ce que je vous dis trois fois est vrai, éd. Ryôan ]

8-|

Robe

La poésie aujourd'hui est une bonne robe parce qu'elle emprunte et parce qu'elle est douce à
enlever. Mais quoi dessous ?
Des oies qui rejoignent la mer au moment où la pluie tombe sur le pays d'Auge.
La poésie est le vêtement ana-logue.
Haute robe - Ôte robe.
Elle est de l'air dans une cloche et du secret commun.
Elle est la peau. Je bois à plein verre ses baisers, mouillures, coulures de papiers, pleines
pages. Et le bruit d'écrire comme du petit ongle sur une robe volée, la trousse d'une chambre
ouverte, une pomme de terre cuite à l'eau.
Bonne robe contre le vent velours c'est la robe qu'on salue.
Ventre de son bord de louve c'est le broc !
Trêve de noces,
Rien d'offensant !
La poésie, non !
La poésie c'est la robe sanglante de César percée par trente mains et la brutalité de telle
déchirure suscite l'image d'un bûcher où jeter le corps. Que le feu la fumée fassent un rucher de
cette chair crépitante et coulent les abeilles graisseuses !
Ô comme elles roulent en criant de la robe du corps !
La poésie c'est ça : mettre le feu dans un lieu riche où l'on renverse tout : longue chemise par
excellence fourrée de galons bouillonnés qu'on découpe et qu'on donne comme l'écriture échancrée,
fendue, où l'échange est un regard évidé ouvert à l'envers mais qui laisse entrevoir des tiges de
guingois.

Pierre Lartigue, poème paru dans la revue Révolution, 1982.

:-|

*Ce message a été édité le 6-Mar-2009 10:41 AM par Epsilon*

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : mars 6, 2009  10:47


Le clown

          Le clown enfariné de givre tombe du ciel avec
une grâce d’araignée. Agacé et glacé. Une larme peinte en noir
sous l’œil blanc, comme un point d’exclamation
à l’envers, il apparait plus maniéré qu’un croissant
de lune. L’Auguste devant lui déboule.
On dirait un lapin. En moins de rien le
casse-tout se retrouve par terre sous le tonnerre
de la grosse caisse. Et les cuivres tressaillent !
          La terre est son élément. Avec ses cheveux rouges, son
nez de betterave et ses oreilles mobiles qui crachent
des jets d’eau, l’Auguste fait de belle terre peinturelurée,
sa bouche fendue en tirelire. Si ses propos
ne tiennent pas debout, il se rattrape par
la culotte et se remet sur pied d’un coup. Quelle
poigne !
        Mais pourquoi ces chaussures immenses ? Elles l’empêchent
de marcher. Il bat de l’aile comme un canard.
Sans doute aimerait-il voler, d’où les sauts, les
culbutes, les manchettes envoyées en l’air. Il danse
à coup de coude et de hanche. Il danse à coup de
cul et monte en équilibre sur le fil haut perché
de nos rires.
        Si le danseur bondit, fantôme d’une rose, le clown
s’approche à petits pas d’une tache de lumière qu’il
aimerait saisir, serrer contre son cœur.
        Quand sonne chaque soir le glas, aux télés de
20 heures, et que le speaker aux yeux de poule
pose les cadavres entre ma cuillère et mon bol de
soupe, j’entends l’éclat de rire des clowns.
        Quand à Bagdad Georges Dobeliou surgit, une
dinde rôtie sur les bras, j’en appelle aux clowns.
Comme dans Hamlet. Car dans Hamlet, ce sont
les clowns qui creusent le tombe d’Ophélie
et qui préludent par leurs chants au bouquet
final d’une tragédie où tous se jettent contre
tous. Mais dîtes moi qui aujourd’hui l’on
enterre. Et faîtes entrer les clowns !

Pierre Lartigue




Le pape parle à la fumée]

Le pape parle à la fumée.
La vérité sort de la bouche
De Saint George Dobeliou Bush.
L’asphalte luit comme une épée.

L’espoir est un fétu de paille
Un poisson dans les aubépines
Une ligne d’alphabet Braille
L’anémone, la Palestine,
L’étoile rose du laurier
Près d’une étable bombardée.

Six mille morts pour une fable,
Un mensonge, histoire inventée !
Où sont les fusées redoutables ?
Où sont les armées surarmées ?
Nous n’avons vu que cible, sable
Et les rivières desséchées.
La preuve glisse sous la table :
On a menti. Chacun savait.
Le silence est épouvantable.
Six mille morts pour une fable
Et une terre ingouvernable !
Ah qui se sent morveux se mouche !
Les dragons sortent de la bouche
De Saint George Dobeliou Bush.

Juillet 2003
Pierre Lartigue


Epsilon
Modérateur
France

Date du message : mars 6, 2009  11:07


Pierre Lartigue est né en 1936 et est décédé en 2008. Hispaniste de formation, il était poète,
essayiste, romancier, et passionné de danse. Il est l’auteur de plusieurs livres parmi lesquels
L’Art de la pointe (Gallimard, 1992), L’Hélice d’écrire.La Sextine (Les Belles Lettres, 1994), Un
soir Aragon... (Les Belles Lettres, 1995), La Jolie Morte (Stock, 1995), L.H.O.O.Q. (Librairie
Tschann, 1998), Ce que je vous dis trois fois est vrai (Ryôan Ji), Charlotte des carrières
(Cabedita, 1999), La Forge subtile (Le Temps qu'il fait, 2001) et L'or et la nuit : Birmanie,
Cambodge, Les Nymphéas (Bibliothèque, 2008

:-|


Pour Pierre Lartigue par Claude Adelen

Quoi ! Pierre à présent ! Pierre, après Maurice, Pierre par qui j’étais venu à L’Action Poétique.
Oh le soir du Récamier. Oh les jours de Compiègne. Le temps du Renga. Les escargots comme il
savait les faire, à l’espagnole. Oh la cafetière de beurre et l’hélice d’écrire. Pierre qui
savais si bien nous parler de Desnos, qui savais l’art de la pointe et comment faire danser
l’esprit sur les mots, toi qui sus aiguiser la parole en la « forge subtile » du sonnet...
Infatigable chasseur spirituel, maître en l’art de fauconnerie des vers pour prendre au leurre de
l’agencement des vocables ce plaisir de bouche et l’esprit même de la poésie dans l’archaïsme de
la sextine...


L’évoquer voix mots le monde

« Le monde ses pu-tains ses dagues et ses dogues
La nasse des trottoirs où je flaire le vent
Les limiers les journaux leur odeur de Renaudes
Et la douleur qu’on sangle à l’angle de chez moi »

sourd et blanc
syllabes souffle             inutilement tu
poursuis la voix                      te tais
                                                             T’es tu
jamais le timbre
l’intonation
                                     c’est l’image même de l’âme
rendue
par les inflexions
de la voix
                                     ô mort c’est aller
A la ligne

Feuilles nuages ciel prononcé danse de syllabes
Jamais rien ne meurt
                                        si le phrasé reste.


Et je voudrais encore recopier ici les vers sur quoi s’achevaient ces Poèmes en marge des Regrets
(ah comme il sonne aujourd’hui le mot Regret !), que j’avais découverts dans le Numéro 36
d’Action poétique qui est du premier trimestre de 1968, ces poèmes qui pour ma désolation n’ont
jamais été repris en recueil, et qui ne m’ont pourtant jamais quitté, que je n’ai jamais cessé
d’entendre « dans la nuit de mon pas », parce que j’y reconnais comme nulle part ailleurs
l’inflexion de sa voix, son phrasé inimitable qui semble se jouer dans la lumière des
enchantements :

« Tout est voyage on vit au bruit des rames et des roues
Ce croisement la terre
A chacun son chemin dans la nuit de son pas
La vérité du pouls battant des charades d’amour
On marche pour
                            On vient on va
Puis las de tant de choses taire
On dit Il était une fois

Non ce temps là viendra j’en suis certain c’est sûr
au moment même où je m’éloigne avec les gens à demi sourds
avec les ombres du matin
                                                   sur l’Italie de l’écriture. »

Pierre, plus que jamais ta voix. « Ne crains rien, nous garderons tes paroles rayées »

Claude Adelen (MERCI A PERPERBLOG)


*Ce message a été édité le 6-Mar-2009 11:11 AM par Epsilon*

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : mars 6, 2009  11:30

Sextine

Suffit-il avoir de l’esprit jusqu’au bout des doigts ?
Ouvre la bouche : sens comme la parole tremble !
Elle est trop légère et ne laissera pas de trace.
Pentes voici l’automne. Nous sommes là pour voir
Une prairie – rares coquelicots parmi – flam-
Més, haricot, sang de bœuf ! Le souvenir déroule


A nos yeux son long manuscrit muet. Bruit des roul-
Eaux dans les roches, la mer comme un lait sur les doigts,
Il veut la dire et il s’éloigne avec les flammes
Hautes, les grandes marées, les roses, tout un tremble
Ment-vertige-malice-ensemble : « Il nous faudrait savoir
Attendre le retour : ce cœur par milliers de traces,


Il sera l’eau sous la dent du caillou ». Je retrace-
Rai l’u des ruisseaux. Chaque strophe comme un dé roule-
Ra vers la mise : salive, jeu, sourire d’avoir,
(O tout ce qu’il aimerait tenir entre ses doigts
Rongés !). Tu ne possèdes que ta langue ! Tremble
A l’heure où peu à peu cligne la dernière flamme,


Enfonce-toi dans les ombres, sentir le souffle à m-
Eme ton cou, comprendre alors que chaque lettre a s-
A qualité rare – la couche noire des sureaux trembl-
Ant dans la nuit – savoir la phrase comme un déroule-
Ment d’encre en nous qui s’écrase buissons, boue, ardoi-
Se éclatée, coquilles. Tant de choses dans la voix r-


Emuent ! Lève doucement les yeux. Ecoute voir
Ces limonades, ces étoiles douces, ces flammes
Qui sautent. Dans la loge d’ombre où tendre tes doigts :
« Rien que la langue » disais-tu « bouche sans trace
Jamais sûre d’elle, même dans le cri ». Déroule
A plat le manuscrit de façon que rien ne tremble !


Poème propre sur la pâte de bois de tremble,
Il est là si bien copié qu’on ne peut plus y voir
Une lettre tachée. Les brouillons, on les déroule,
On les bouchonne avec les enveloppes, les flammes,
Les timbres oblitérés. Chacun froisse les traces
De ce qui glissa comme une ronde entre tes doigts.


A l’extrême des doigts plusieurs allumettes tremblent
Du désir qu’une trace écrite s’annule. Voir
Comme la mince flamme s’enroule, se déroule…

Cette sextine conclut Ce que je vous dis trois fois est vrai, 1984 (Aujourd’hui épuisé)

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : mars 7, 2009  01:38

Voyages

Le voyage commence avant, bien avant les voyages, dans une maison
grande comme une boîte d’allumettes, avec des odeurs de sel, d’immortelles,
le carrelage brisé devant la cheminée. Rumeur au creux des coquillages.
Armurier de marine, mon grand-père habitait à côté.
J’entends le bruit d’un pas la nuit: le mien. Je me lève attiré par la tiédeur du
terrain sableux où je creuse un tunnel pour ressortir à l’autre bout du monde.
Là nous irons la tête en bas ! La nuit est pleine d’étoiles. La mer monte. La
lune éclaire mes travaux.    Ainsi, pendant des jours, je fouillai un sable de
plus en plus humide et de plus en plus pur jusqu’à tomber sur une nappe
d’eau, saumâtre, grise.
   Il me fallut chercher plus tard une autre voie. Plusieurs pistes s’offraient en
étoile : pirate ou pèlerin ? Pirate des livres dont les pages reçoivent le vent
comme des voiles ? Ou pèlerin d’encore, du plus lointain et du plus bleu ?




Epsilon
Modérateur
France

Date du message : mars 11, 2009  14:14

Ce soir mercredi 22H15 sur france-culture, hommage à Pierre Lartigue et sur son oeuvre!